Texa Hold'em-roman

David Sklansky, The Theory of Poker, traduit par S. Klein:

"La beauté du Poker résulte du fait que, en surface, c'est un jeu d'une très grande simplicité, alors que sa réalité est profonde, riche et subtile. Grâce à ses règles si simples, tout le monde peut apprendre le poker en quelques minutes, et des joueurs novices se laisser aller à croire qu'ils jouent bien après quelques heures de pratique. Du point de vue de l'expert, ce vernis de simplicité qui mène tant de joueurs à se croire bons représente la part lucrative de la beauté du jeu. Un joueur de billard, un golfeur ne mettent pas longtemps à réaliser qu'ils sont dépassés et à exiger que leur adversaire prenne un handicap, mais les perdants au poker ne cessent de revenir à la table, gaspillant leur argent et blâmant le mauvais sort, et non leur mauvais jeu."

Prologue

Under The Gun

Si par hasard je croise François dans l'un des ces restaurants où déjeunent sur note de frais les hommes qui ont réussi, nous échangerons un salut hésitant, entre le hochement de tête et la dénégation. Parfois, son convive sera une femme, toujours belle, toujours vêtue à la dernière mode, toujours différente, et toujours il la traitera avec la même courtoisie enveloppante; plus souvent, ce sera un homme, et je me demanderai s'ils sont amis; très vite, pourtant, nous détournerons le regard car, sans cela, nous devrons échanger banalités et présentations ; et, pendant l'interminable repas qui suivra, je resterai dans sa présence, guettant les rires que feront naître les bons mots que je n'ai plus le droit d'entendre.


Partie I

Le choix du donneur

 

Entre le lycée et la maison, un premier itinéraire empruntait une rue étroite à forte pente, où il fallait pousser dur sur les pédales; un second, plus long, paressait le long du champ de foire, puis s'élevait mollement en une large avenue plantée d'arbres et de demeures bourgeoises; j'avais tendance à emprunter vaillamment le chemin le plus rude, tandis que François préférait prendre son temps et ménager ses mollets. Parvenu devant la maison de mes parents, qui jouxtait la sienne, je l'attendais plusieurs minutes, sourd aux appels de ma mère qui m'interpelait de la fenêtre du salon. François sautait à bas de son vélo, et lançait la phrase attendue:

– On fait un baby foot?

Je trouvais que François avait de la chance d'avoir un baby-foot au sous-sol de sa maison; quoique assez gâté moi-même, je recevais des cadeaux moins appropriés, tels les œuvres complètes de Jules Verne; il m'échappait que c'était une ruse de ses parents pour l'empêcher de traîner au Grand Café avec les autres lycéens.

 

La balle rebondissait entre les pieds joints des footballeurs rouges et bleus, il fallait un poignet souple et preste pour déjouer la vigilance de la ligne opposée et expédier, d'une demi-rotation sèche, la balle au fond de la cage des buts; elle cascadait dans les entrailles de la machine jusqu'à l'ouverture étroite où on la récupérait pour relancer la partie.

Bientôt, jouer pour jouer ne suffit plus à François, il voulut parier sur le score.

– Mais, avais-je opposé, j'ai seulement cinq francs par semaine.

Lui en recevait dix, ce qu'il ne me dit pas ce jour-là.

– Dix centimes la partie, on plafonne les gains à deux francs par semaine.

 

J'acceptai, avec le sentiment désagréable qu'il me fallait désormais payer pour passer du temps avec mon meilleur ami. François avait de meilleurs réflexes et gagnait plus souvent; pourtant, de ce jour, mes gains et pertes s'équilibrèrent d'une semaine à l'autre. Sur un vrai terrain de foot, François zigzaguait avec grâce entre les défenseurs et marquait, hors de portée du gardien; moi, je tâchais de faire illusion, en expédiant le ballon dans les coins et en serrant de près l'attaquant adverse, sans jamais réellement essayer de reprendre l'objet de la controverse.

 

Au lycée, il fallait jouer, et évaluer avec passion la dernière performance de Rocheteau chez les Verts, sans quoi c'était la mort sociale.

 

Nos maisons mitoyennes étaient perchées sur un bizarre monticule pavé qui surplombait la rue; quelques marches menaient à une porte massive, dont la partie haute, ajourée de motifs, laissait voir une vitre opaque qu'on pouvait ouvrir pour aérer, et s'ouvrait sur un long couloir carrelé, selon en motif en quinconce rouge et gris chez moi, noir et blanc chez François. Quand on gravissait l'escalier, toutefois, les univers divergeaient, celui de François à la pointe du design, l'autre, le mien, encombré de débris du passé, ces meubles « de style » dont les beaux-parents se débarrassent pour « aider » à l'installation des jeunes mariés, et que l'inertie, les soucis de toutes sortes, la crainte de fâcher empêchent de remplacer: énorme buffet plaqué de bois vernis, rutilant de toutes ses poignées dorées; croûte XIXème représentant une caravane de bohémiens campant sous un ciel d'orage, leur cheval trop blanc mangeant le premier plan; rideaux attrape-poussière en velours vert sapin. Chez François, je m'affalais au ras du sol sur le sofa orange, hypnotisé par le damier multicolore pendu au mur, les pieds engloutis par le tapis péruvien à poils longs. Comment les parents de François avaient pu échapper à l'invasion des meubles familiaux, s'inventer leur propre décor, je n'eus pas le temps de le demander avant que ces questions ne deviennent trop futiles pour être posées et, de toute manière, à douze ans, je n'intéressais pas vraiment aux adultes, ignorant le fait trivial que j'allais en devenir un. J'étais ébloui par leur différence, leur originalité qui, bien sûr, relevait seulement d'un autre conformisme.

 

Nous avions emménagé à côté de chez François à la veille de mon entrée en sixième, fuyant le quartier populaire où j'avais grandi et le collège de douteuse réputation où, à les entendre, j'aurais eu à fréquenter une cohorte de prédélinquants analphabètes, des enfants d'immigrés portugais et nord-africains tous voués aux travaux manuels. Médecin généraliste et infirmière, mes parents étaient allés à la limite de leurs moyens financiers pour s'installer en centre-ville et assurer ainsi, pensaient-ils, mon avenir scolaire et celui de ma sœur Sylvie. Ni elle ni moi ne fîmes remarquer que nous y perdions nos amis de toujours, parmi lesquels on ne comptait aucun analphabète; c'eut été inutile. Pourtant, si nous étions restés aux Clampins, je serais probablement encore en bonne santé.

 

Le jour de la rentrée, je m'installai au premier rang, ainsi que me l'avait prescrit mon père; à côté de moi, vint s'asseoir une fille assez laide, une grande brune à la carrure trop large, aux poignets et aux sourcils épais. Elle me jeta un regard de défi, comme si elle s'attendait à être chassée; je murmurai un bonjour, qui parut la rassurer. L'appel me renseigna sur son nom: Isabelle Delaunay. Je cessai d'écouter la suite des noms, si bien que, à la récréation, je fus surpris de voir un garçon brun, version masculine d'Isabelle, la rejoindre pour partager un pain au chocolat.

 

Ils sont jumeaux, fit une fille en triturant une mèche de cheveux, c'est bizarre, non? Il paraît que chaque jumeau peut lire les pensées de l'autre. Lire les pensées? Peut-être que l'un ou l'autre pourrait m'enseigner comment faire; avoir accès aux pensées des professeurs me permettrait de connaître les sujets d'interro à l'avance; je saurais quand Sylvie s'apprêterait à faire un raid sur mes disques de Bob Dylan. Je m'approchai du couple. Ils chuchotaient en mâchonnent leur pain au chocolat et s'interrompirent lorsque je les abordai.

- Bonjour, moi c'est Stéphane.

Il me parut prudent de ne pas aborder d'emblée la question de la télépathie. Peut-être ne révélaient-ils pas leurs trucs au premier venu.

- Vous voulez jouer à chat?

Ils se regardèrent.

-Vas-y si tu veux, dit Isabelle à son frère.

Elle se dirigea vers un groupe de filles en train d'échanger des vignettes Panini.

 

Ma mère raconte volontiers qu'à l'âge de quatre ans, j'abordais les autres enfants en demandant: Tu veux être mon ami? Trop souvent, la réponse était NON! . Après avoir fondu en larmes plusieurs fois, je m'étais endurci et surtout j'avais appris à acheter leur attention en leur offrant de jouer avec mon ballon Pollux. N'ayant pas de ballon cette fois-ci, j'improvisai:

- Tu viens chez moi après la classe? On pourrait faire les devoirs ensemble. Et puis j'ai un chien, enfin une chienne. Elle s'appelle Ursula.

- Elle sait faire des trucs, des tours? Comme au cirque? Une fois, j'ai vu un caniche qui savait compter.

– Oui, oui, mentis-je, enfin elle compte pas, mais elle fait d'autres trucs. Tu verras.

 

L'unique talent connu d'Ursula consistait à aboyer de manière assourdissante dès que le téléphone sonnait, ce qui arrivait souvent car mon père avait son cabinet au rez-de-chaussée de la maison, qui retentissait d'aboiements toute la journée, au rythme des appels des patients appelant pour prendre rendez-vous.

 

François gardait le silence, aussi j'ajoutai:

- Elle vient me manger dans la main.

J'adorais le chatouillement de sa langue râpeuse, quand elle happait le morceau de sucre puis faisait le ménage du moindre grain.

– D'accord, dit-il.

La cloche nous appelait. A l'heure de la sortie, cependant, il apparut que nous devions tous nous précipiter à la papeterie (tous en même temps, tous dans la même), pour acheter d'urgence les fournitures prescrites par les enseignants; je dus donc remettre mon premier cours de télépathie au lendemain soir.

 

Le jour suivant, je m'efforçai de rester dans le voisinage de François pour l'étudier. Comme nous changions de salle entre chaque cours, j'employai la première récréation à le persuader de rester mon voisin de pupitre; c'est ainsi que nous découvrîmes que nos maisons étaient-elles aussi voisines; tout naturellement, à l'heure du déjeuner, nous enfourchâmes nos bicyclettes pour rentrer ensemble.

 

Ma mère fut impressionnée par les manières de François, qui demandait à se laver les mains avant d'accepter le verre de lait qu'elle lui proposait, alors qu'il lui fallait brandir la menace des germes assassins qui pullulaient sous mes ongles pour en obtenir autant de ma part. A mon grand soulagement, Ursula accepta de remuer la queue quand François la caressa, ce que je présentai comme une marque d'intérêt exceptionnel de sa part.

 

Le lendemain, François me proposa de venir chez lui. Dans la cuisine immaculée, nous fûmes accueillis par Gerda, la bonne, ou plutôt l'employée de maison comme l'appelait curieusement François. Isabelle ne nous quitta pas d'une semelle, insistant pour faire ses devoirs avec nous; au début, je n'y vis pas d'inconvénient, car j'espérais observer une manifestation du don télépathique; après quelques jours, je me lassai de sa présence renfrognée, d'autant plus qu’ 'elle se contentait de recopier notre travail. Quand je suggérai qu'elle prenne sa part des exercices de maths, elle répondit que, puisque j'étais si malin, elle n'avait pas besoin de se fatiguer. T'as pas des copines à voir? , lui dis-je; elle me jeta un regard furieux et quitta la chambre de François.

- Ben qu'est-ce qu'elle a? , dis-je, penaud.

François haussa les épaules. Je me lançai:

- Dis, c'est vrai que vous pouvez lire les pensées?

- Quoi? Qui?

- Toi, tu peux lire les pensées d'Isabelle et elle, les tiennes? Parce que vous êtes jumeaux?

– Ça dépend, dit-il sans me regarder.

Cette réserve accrut encore, si c'était possible, ma curiosité.

- Ça dépend de quoi?


(Si la suite vous intéresse, cliquez ICI pour me contacter).

Séverine Klein

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