Les jeunes filles, l’oreillette et le prince charmant

Courte pièce sur le thème de la télé-réalité, pour 4 jeunes filles. Représentée au théâtre de Nesle le 30 juin 2014, mise en scène de Colette Louvois, Ecole de théâtre de Paris.

Un entretien avec le blog Théâtrices

J’ai répondu aux questions de Mélina Kéloufi, fondatrice du blog Théâtrices sur le thème des femmes dans le théâtre (autrices, metteures en scène, directrices de théâtre, comédiennes…).

Retrouvez l’entretien ici: Blog Théâtrices

Résumés et extraits de Trilogie des sévices

Présentation de la trilogie - Résumés

Trois pièces, trois services publics, aujourd’hui ou dans un futur proche ; leurs logiques internes bureaucratiques y sont poussées à leur terme, qui est la destruction des « usagers » comme des fonctionnaires chargés d’appliquer un maquis de règles changeantes et oppressives ; les trois pièces donnent à voir cette logique dans trois cas : au guichet d’une administration totalitaire ; dans un collège en proie aux injonctions contradictoires de l’administration, de la société, des parents, des élèves… ; enfin, dans un hôpital où même les « soignants » peinent à sauver leur peau.

Les trois pièces peuvent être montées de concert ou séparément, en fonction des contraintes de production, quoique, bien entendu, elles ne prennent leur pleine résonnance qu’ensemble.

Pièce 1 : Le règlement des ventres

Dans un pays comme le nôtre, à une époque tangente de celle-ci, un guichet administratif. Des femmes attendent, dossier en main, pour obtenir le permis d’avoir un enfant. Les conditions sont draconiennes et tout est fait pour les décourager: humiliations, demandes extravagantes et même agressions physiques.

Une femme surgit, qui ne joue pas le jeu. Le pire la menace, semble-t-il, face aux quatre gardes violents et prêts à tout. Pourtant, ne pas jouer le jeu lui permettra de triompher, et de mettre en place ses propres règles… encore plus dures.

Pièce 2 : Discipline

Idris a frappé Nadine, la prof de maths. Le conseil de discipline se réunit pour décider de la sanction adéquate. Il a 45 minutes pour prendre une décision simple au premier abord. Simple ? Peut-être pas. Car professeurs, proviseure, représentants des parents d’élèves et des élèves, chacun a son avis, et l’affaire est moins claire qu’elle ne le paraissait … Mais, quelles que soient les insuffisances de l’institution et de ceux qui la dirigent, ce sera quand même à l’élève de payer la note.

Pièce 3 : Répandez vos bons conseils sur sa douleur

Les Urgences sont pleines. Des patients disparaissent. D’autres souffrent du nèphre. On meurt d’une attaque foudroyante du ménisque, et puis on ressucite . La révolte gronde contre les privilèges exorbitants accordés aux morts et dont les vivants sont privés. Heureusement, une commission ministérielle a été nommée. La quête du bouc-émissaire peut commencer.

SCÈNES DIALOGUÉES EXTRAITES DU VOLET 1 :

LE RÈGLEMENT DES VENTRES

Scène 1

FG2

La nouvelle circulaire est arrivée.

FG1

Oui, celle d’hier? Je l’ai dévorée cette nuit. Y a pas à dire, ils savent écrire, en Centrale. Certains passages m’ont donné du fil à retordre tant ils étaient subtils, mais je pense avoir tout compris. C’est la meilleure circulaire depuis celle dite “des refusés” de 2003.

FG2

ça c’est celle d’hier. Je parlais de celle d’aujourd’hui.

FG1

Je me réjouis pas avance de la découvrir. De quoi traite-t-elle? Oh, peut-être une circulaire interprétative de la clause de deuxième mariage? Je dois dire que celle-ci me donne du mal.

FG2

Justin est parti cette nuit.

Elle fond en larmes.

FG1

Ou alors, une circulaire d’approfondissement de l’arrêté rectificatif du 30 janvier. Ce serait bien utile aussi.

FG2

On venait de faire l’amour pourtant! Pourquoi? Il avait joui dans ma bouche! Si j’avais su!

FG1

Tu aurais mieux fait de regarder la télé, que veux-tu que je te dise… Zut, voilà l’emmerdeuse.

Entre la cheffe de service.

La cheffe de service

Il est 09H01, Mesdames. Les fauves se pressent à nos portes et réclament leur pitance.

FG2

Il y en a beaucoup ce matin?

La cheffe de service

Plus qu’hier, moins que demain. Ah, et bonne nouvelle: le distributeur de tickets d’attente est vide. On va encore avoir une bonne petite émeute. J’ai prévenu les gardes.

FP1 frappe au guichet en indiquant sa montre. La cheffe de service fait signe à FG1 d’y aller. FG1 se rend au guichet de mauvaise grâce.

FG1

Quoi?

FP1

Il est 09H05. Je suis pressée, je dois aller à mon travail.

FG1

Vous allez crever.

FP1

Qu’est-ce que vous dites?

FG1

Je lis l’avenir et je vois que vous allez mourir.

FP1

Comment vous le savez? C’est horrible!

FG1

Vraiment? Pas sûr. Vous avez un anus artificiel et les aides-soignantes mettent un masque pour vous approcher, ce qui est déjà pas mal, parce que les médecins, eux, n’entrent plus dans votre chambre, tellement vous puez la merde. Ne me dites pas que vous n’avez pas envie d’en finir.

FP1

Je venais…

FG1

Donnez-moi le formulaire et les pièces justificatives. Ah, oui… Depuis hier, il faut aussi un certificat de défloration.

FP1

Je suis confuse, je ne savais pas. Est-ce que, exceptionnellement…?

FG1

J’engage ma responsabilité, Madame. Si la directrice entendait que vous avez fait cette suggestion… cela pourrait entraîner…

FP1

D’accord, d’accord, je reviendrai demain… J’ai bien indiqué que mon mari et moi avons des rapports quotidiens.

FG1

Oui, oui. Il y a les photos. Revenez demain deux ou trois heures avant l’ouverture, et je me débrouillerai pour que vous n’attendiez pas plus d’une heure ou deux après.

FP1

Vous êtes un ange!

La cheffe de service à FG1

Pas plus de 30 secondes par demanderesse, ou on ne va pas s’en sortir! Je vous l’ai déjà dit hier! La prochaine fois…

FP2

Je suis la n°2, je peux? Merci. C’est que j’ai dormi devant le bâtiment, avec les autres. Je crois qu’un garde m’a violée. J’ai le temps d’aller me laver?

FG1

On dit ça, on dit ça. Celle-là, je l’entends tous les jours. Où est votre dossier?

La cheffe de service

Un peu d’humanité, quand même. Il avait mis un préservatif?

FP2

Oh, je ne crois pas.

La cheffe de service

ça, c’est ennuyeux. (A FG1): Je dois faire un rapport. Tâchez d’être un peu plus efficace, et d’en dégoûter une bonne dizaine d’ici mon retour.

FG2

Ah, vous aussi vous avez lu la circulaire? Vous savez que je peux en réciter des paragraphes entiers?

La cheffe de service

Tiens, vous êtes là, vous? Allez donc les mettre en pratique, vos paragraphes, au lieu de tirer au flanc.

Elle sort.

FP2

Alors, il est complet, mon dossier?

FG1

J’en ai rarement vu un aussi beau! C’est la première fois que vous le présentez?

FP2

Oui… Merci! Merci! Et pour le délai…?

FG1

Vous ne vous êtes pas faite aider, au moins?

FP2

Oh, je sais bien que c’est interdit! Alors, je vais l’avoir, mon tatouage?

FG1

Il y a de bonnes chances, oui…

FP2

C’est merveilleux!

FG1

… Dès que l’enquête sur le viol sera terminée…

FP2

Quoi?

FG1

… et que le jugement aura été prononcé et sera devenu définitif, toutes voies de recours ayant été épuisées.

FP2

Mais… mais… ça va prendre combien de temps, ça?

FG1

Difficile de se prononcer avec précision. Voyez, je travaille ici depuis 8 ans, je n’ai pas encore entendu dire qu’une affaire de ce genre ait été définitivement réglée.

FP2

Je n’ai pas été violée.

FG1

Non? Vous avez dit le contraire il y a deux minutes! La cheffe de service a interrompu son travail pour aller faire un rapport!

FP2

J’ai rêvé!… J’ai cru… J’ai rêvé! Le rapport… Il faut l’annuler.

FG1

Comme vous voudrez. En direction des coulisses: Cheffe! La femme n’a pas été violée en fin de compte! Annulez tout!

La cheffe de service (depuis les coulisses)

Article 8 alinéa 15, tout de suite!

FG2

Tu as entendu? Elle veut un Article 8 alinéa 15!

FG1

Oui. Vous avez entendu, Madame?

FP2

Qu’est-ce que c’est?

FG1

Vous nous avez fait perdre de précieuses minutes avec votre viol imaginaire… Par conséquent… votre dossier se verra attribuer un nouveau numéro d’ordre de traitement égal à la puissance 5 de son numéro actuel, pondéré par l’indice d’activité sexuelle de votre couple, indice lui-même constaté par voie d’huissier.

Elle tapote sur sa calculette.

Votre dossier est donc susceptible de recevoir un avis favorable-oh, amplement mérité- d’ici… quatre à douze ans.

FP2

Quatre à douze ans! Mais je serai trop vieille!

FG2

Ça peut être moins, vous savez. Surtout s’il y a beaucoup de viols.

SCÈNES DIALOGUÉES EXTRAITES DU VOLET 2 :

DISCIPLINE

Scène 3

La salle des profs, vide.

Entre Nadine. Elle est un peu décoiffée, l’air hagard. Elle s’assoit, lâche son sac dont le contenu se répand sur le sol : classeurs, livres, copies à corriger, stylos…



Nadine : L’enfoiré. L’enfoiré. L’enfoiré.



Son téléphone sonne. Elle regarde l’écran, hébétée. Finit par répondre.



Nadine : Quoi ?… Si, si, ça va… ça va je te dis… Un jour comme un autre… Un de ces jours, je vais en tuer un, c’est sûr… (Elle commence à pleurer). Quoi ? Ça va aller, je te dis… ça finira par aller bien… un jour… l’été arrive… l’été, ça va mieux… mais là… là… ça va pas.

Il m’a frappée. Le petit con, il m’a frappée. Oui. Non. Rentrer à la maison ?… Tu peux venir me chercher ?… Ah… je comprends. D’accord. Non, non ne t’inquiète pas. C’est juste… pour sortir, il faut passer devant la salle où… oui… et puis traverser la cour… il y sera. Avec ses copains. Ils vont ricaner et… je ne sais pas si… Oui. Tu as raison. Je vais… attendre un peu. Oui. Boire un verre d’eau. Oui, il me reste du Lexomil. Toujours. Dans mon sac. Au cas où. Okazou (Elle rit nerveusement). Il y a toujours des « okazou » ici. Toujours. Je vais aller attendre… dans les toilettes. Ici (coup d’oeil vers la porte)… les collègues… requins attirés par le sang… dans les tranchées… Si, si, ça va. Quoi ? Non, j’ai pas parlé de requins… Tu as mal entendu… Attention, ça va couper.



Elle coupe la conversation. Le téléphone sonne, vibre, elle le regarde sans faire un geste, puis le jette contre le mur.



Au moment où le portable se fracasse contre le mur, entre Elisabeth.



Elisabeth : Nadine.



Nadine la singeant : Elisabeth.



Elisabeth : J’ai entendu parler d’un incident. Il semblerait que la rumeur se confirme, donc ?



Nadine prend un kleenex dans son sac et se mouche : Je veux la peau de ce petit enculé.



Elisabeth, lasse : Tu me racontes, ou je me contente des bruits de couloir ?



Nadine : ça te suffit, d’habitude… la manière dont tu as écrasé ce pauvre Paul tout à l’heure… où est la compassion ?



Elisabeth : Aaaah… la compassion… nous y voilà. Comme celle que tu manifestes pour le petit enculé, par exemple.



Nadine : Tu vas le foutre dehors, celui-là, j’espère.



Elisabeth : Miracle de la démocratie, ce n’est pas moi qui décide, tu le sais bien. Il y aura un conseil de discipline. A condition que tu fasses un rapport écrit. Et que tu ailles porter plainte au commissariat, bien sûr.



Nadine : Je sais. Mais c’est quand même toi qui…



Elisabeth : Qui ?



Nadine : qui… préside. Le conseil.



Elisabeth : Toi et Idris présenterez votre version, à tour de rôle. Et puis on discutera.



Nadine : J’assiste à la discussion, bien sûr ?



Elisabeth : Oui. Et puis… on votera.



Nadine : Tu vas proposer l’exclusion définitive ?



Elisabeth : Idéalement, oui. Mais on a de nouvelles instructions. L’exclusion définitive des moins de 16 ans n’est recommandée que dans les cas les plus graves.



Nadine : Et alors ?



Elisabeth : Il ne t’a pas blessée.



Nadine : Qu’est-ce que tu en sais ?



Elisabeth : Allons. Ne dramatise pas. Ecoute, tu es bouleversée, c’est normal, rentre chez toi. On reparle de tout ça au conseil de discipline, après-demain, à 8H00.



Nadine : Ah ? Déjà ? J’apprécie beaucoup tu sais. Je ne m’attendais pas à… ce soutien… ça fait vraiment une différence. Vraiment. Je…



Elle tente de prendre Elisabeth dans ses bras.



Elisabeth s’écartant : Oh, je ne l’ai pas organisé rien que pour toi !



Nadine : Tu… ?



Elisabeth : Je prévois deux conseils par semaine, quitte à les annuler s’il n’y pas d’incident.



Nadine : Et… dis-moi… tu en annules souvent ?



Elisabeth : Jamais.



Noir.

Scène 4

Un lieu de passage quelconque dans le collège

Elisabeth

Idris, au téléphone, traverse la scène de cour à jardin en parlant puis sort, sans la voir

Idris : Mais ouais Maman c’est rien j’te dis… c’t’une embrouille d’la prof elle me dicave… trop chéman elle est… t’as qu’à d’mander… à la reum de Jo… elle te dira qu’la prof… J’ai rien fait j’te dis. J’ai rien fait. Elle m’a dit un truc bien dégueu, elle a pas le droit ! Si. C’est trop dégueu, Maman je peux pas te dire. J’ai rien fait. J’AI RIEN FAIT ! J’l’ai pas touchée ! En tout cas, elle a rien senti, tu penses, elle est trop yeuve… Les yeuves y sentent pu rien, y sont presque morts. Surtout elle.



Idris sort.

Elisabeth sort, pensive.



Scène 5

Entre Nadine.

Elle compte les chaises, les réarrange autour de la table. S’asseoit, se relève, bref manifeste sa nervosité. Mme N’Guyen entre dans son dos, Nadine ne s’en aperçoit pas.



Mme N’Guyen : Bonjour, Madame Sorisse.



Nadine, surprise : Bonjour, Madame… euh…



Mme N’Guyen : N’Guyen. Comme… N’Guyen.



Nadine : On ne se connaît pas, et…



Mme N’Guyen la coupe: Il n’y a pas de souci.



Un temps. Elles s’assoient.



Mme N’Guyen : Ma fille est en 6e.



Nadine : Ah.



Mme N’Guyen : Elle est première de sa classe.



Nadine : Bravo.



Mme N’Guyen : Il n’y avait plus de place au collège Saint-Michel. Alors on l’a inscrite ici, en attendant.



Nadine : En attendant… quoi ?



Mme N’Guyen : Qu’une place se libère.



Nadine : ça arrive souvent ?



Mme N’Guyen : Il y a des accidents. Les gens conduisent comme des fous, ne respectent pas les passages pour piétons, grillent les feux…



Nadine : Ah.



Mme N’Guyen : Nous sommes très optimistes.



Nadine: Et… vous avez voulu être déléguée quand même ?



Mme N’Guyen : Je suis toujours déléguée. Comment savoir ce qu’il se passe, sinon ?



Nadine : J’en conviens.



Mme N’Guyen : Ce n’est pas comme si les parents étaient consultés, informés, reçus… Non… ça n’arrive pas. Il faut se débrouiller.



Nadine : J’ai été surprise que vous connaissiez mon nom.



Mme N’Guyen : Je connais le nom de tous les professeurs du collège.



Nadine : C’est très… professionnel de votre part.



Mme N’Guyen : Je vous en prie. J’ai une petite fiche sur chacun. C’est tellement pratique. Un temps. Ce sera mon treizième conseil de discipline de l’année.



Nadine rit nerveusement : Treize ! C’est bien ma chance.



Mme N’Guyen : Chance ?… Je ne pense pas que les professeurs aient le droit d’entretenir des croyances superstitieuses. C’est un mauvais exemple pour les élèves.



SCÈNES DIALOGUÉES EXTRAITES DU VOLET 3 :

RÉPANDEZ VOS BONS CONSEILS SUR MA DOULEUR

Pièce unisexe

(…)

Le patient

Ça me gêne que vous me tutoyiez.

MÉDECIN 1

Si je t’ordonne de te déshabiller qu’est-ce que tu fais ?

Le patient

M1

Tu te fous à poil. Sans protester. Et je peux te tripoter autant qu’il me plaît. Et toi tu râles parce que je te tutoie ?

Le patient

Je me déshabille ? Là, devant tout le monde ?

M1

Seulement si tu continues à me cacher la vérité.

INFIRMIER/ÈRE1

Docteur…

M1

Je suis en consultation, tu vois bien, idiot.

Inf 1

Docteur…

Docteur…

Ce patient… ne respire plus.

M1

Que veux-tu, c’est la conclusion logique de toute existence. Toute chose s’achemine inéluctablement vers sa destruction, entropie nous voilà. Appelle la morgue.

Inf 1

Pas besoin. Ils rôdent jour et nuit dans l’hôpital, sûrs de trouver du taf, ça et là. Ils finiront bien par passer par ici.

M1 au patient

La rhumato. Réponds.

Le patient

Je sais pas. Ils ont disparu. Je m’étais endormi dans la salle de douches, quand je me suis réveillé toutes les portes des chambres étaient ouvertes les chambres étaient vides les lits refaits comme si personne n’avait jamais été là il n’y avait plus personne j’ai crié personne rien je me suis enfui.

Inf 1

Et tu es revenu ?

Le patient

Pardi, j’étais pas guéri, si ?

Inf 1

J’ai entendu dire…

M1

Quoi ?

Inf 1

Rien. Pas devant eux. Plus tard.

Aux patients : vous allez me suivre. Donnez-moi vos feuilles de circulation.

Plusieurs patients

J’en ai pas !

Inf 1

Ceux qui en ont une, déchirez-la en 2 et donnez un morceau à quelqu’un d’autre.

Défilé des patients qui remettent une demi-feuille déchirée à Inf 1 

Ils sortent sauf M1 et le patient mort.

M1

Combien étaient-ils au fait ? 5 ? 10 ? plutôt 8. Oui, disons 8.

Au dictaphone:

5 février 10H00. Examen de 8 patients. 7 envoyés pour hospitalisation en néphrologie. 1 décédé en cours d’examen.

Rectification : « avant l’examen ».

Moi je dis toujours : on guérit parce qu’on doit guérir, et quand ça veut pas, ça veut pas. La preuve : le pauvre bougre croit avoir mal à l’estomac, sa femme l’amène ici, il attend, il a mal à l’estomac, il attend, trois, quatre, cinq, huit heures. Son mal à l’estomac, c’était un infarctus, à peine je le touche, c’est fini. Les vacances en Croatie, fini, le collègue emmerdant, la photocopieuse toujours bourrée, fini, fini, et porter la voiture au garage, et tous les soirs lire une histoire au gosse parce que sinon illettrisme CAP chômage, et pointer le relevé de carte bleue parce qu’il y a rien à la télé, fini fini fini. F.I.N.I.

Le patient mort

ça m’a fait du bien ce petit somme. Je vais rentrer à la maison je pense.

M1

Au dictaphone

Rectification : pas de décès.

Au patient

un peu plus et tes organes vitaux baignaient dans le formaldéhyde.

Le patient mort

Quoi ?

M1

Tu étais clamsé, décédé, canné, tu avais cassé ta pipe, avalé ton extrait de naissance, calenché, claboté, passé l’arme à gauche.

Le patient mort

M1

Mais c’est passé tout ça, tu vas pouvoir te remettre à pointer le relevé de carte bleue chaque samedi soir.

T’en as de la chance.

Le patient mort

Je fais quoi maintenant ?

M1

Ce que tu veux. Mais pas ici. Ici, c’est pour les malades, pas pour les ressucités.

Le patient mort

Je peux avoir un arrêt de travail ?

M1

Pourquoi ?

Le patient mort

Puisque je suis mort.

M1

Plus maintenant.

Inf 1 revient.

Inf 1

AAAAAAAH

M1

Ta gueule bon sang !

Inf 1

Il est plus mort ?

Le patient mort

Si, si.

En même temps, M1 :

Non !

Le patient et M1 crient plusieurs fois Si ! Non !

Entre M2.

M2

Putain c’est quoi ce bordel ?

M1

Ce patient est ingérable ! Il est guéri et ne veut pas s’en aller !

Le patient

Puisque je suis mort !

M2

C’est incroyable. Toi t’es pas capable de te débarrasser d’un malade ? Qu’est ce que je t’ai appris ?

Au patient : Je suis désolée, Monsieur. Un temps. Je peux prendre votre montre ? J’ai envie d’une montre de ce genre depuis des années.

Le patient

Si vous voulez.

M2 tend la main.

Le patient

Venez la chercher. Je suis mort, je ne peux pas bouger.

M2 s’approche et détache la montre du poignet du patient, la met dans la poche de sa blouse.

Le patient

Vous voulez mon alliance aussi ?

M1

Et à moi tu donnes rien?

Inf 1

Et à moi ?

Le groupe de patients revient.

M1

Qu’est-ce que vous foutez?

Les patients

Yzont pas trouvé le nèphre

quelle bande d’incompétents

Yzont dit que vous deviez finir votre boulot au lieu de le leur refiler

Yzont dit qu’on devait se plaindre au médiateur médical de l’Europe

Y nous sont même donné son mail

T’as noté ?

Non et toi ?

Je croyais que tu notais !

M1

Vos gueules !

M2

Ne leur parle pas comme ça, c’est contraire à la charte internationale de bientraitance.

Tu les as examinés ?

M1

Evidemment.

Les patients

Menteur !

M2 à Inf 1

C’est vrai ?

Inf 1

Oh moi j’ai rien vu.

M2

C’esr quoi cette histoire de… de nèphre ?

M1

Un truc qu’ils ont inventé. Tu sais ce que c’est, les patients comprennent jamais rien.

Le patient mort

Moi qui suis mort, je peux confirmer. Quand un médecin explique, je comprends que dalle.

M2

Celui-là, il faudrait le faire admettre en psy.

Le patient mort

Ah ? Vous aussi, vous trouvez que votre collègue est bizarre ?

M1

C’est de toi qu’il parle, abruti.

Inf 1

Un deuxième patient meurt.

Les patients

Docteur ! Docteur !

M1

QUOI ENCORE

M2

Tu as besoin de travailler ta CNV.

Tout ce qui suit se déroule de manière plus ou moins simultanée.

Les patients

Elle aussi elle est morte ! Elle est morte ! Au secours !

Le patient mort

Je connais, je suis passé par là, pas besoin de faire tout ce tintouin. On s’en remet très bien, regardez-moi, frais comme un hameçon. Depuis longtemps je soupçonnais que cette histoire de mort, c’était un truc pour nous faire consommer plus. Un complot pour qu’on achète des cercueils, des concessions perpétuitaires, des fleurs, des marbres funestes qui sans ça grands dieux n’auraient jamais trouvé preneurs, qui achèterait un marbre gravé de son nom par plaisir ?

M1

Ma CNV ?

M2

Communication Non Violente

Le patient mort

Vos gueules !

M2

Tu vas voir, c’est formidable, ça change ton regard sur le monde, les relations humaines.

Aux patients

Vos cris nous vrillent les oreilles, nous somme très gênés, comment à votre avis est-il possible de résoudre ce problème ?

Les patients

A l’aide !

M1

Vos gueules, on vous dit !

Les patients

On va tous mourir !

M2

C’est évident.

Les patients

Aaaaaaah

M1

Je crois que je saisis ce qu’est la communication non violente : tu les malmènes sans même les toucher, c’est ça ? Pas de traces ! C’est la médecine moderne ! Post-moderne, même.

Entrée des brancardiers

Brancardier 1

Il est où le macchabée ?

Le patient mort

C’est moi !

B1

OK, allongez-vous là-dessus.

B2

L’autre là-bas, il a l’air davantage mort, si je puis me permettre.

B1

Qui est mort en premier ? Grouillez-vous, on a aussi une moisson de cancéreux à rentrer.

Les patients

On a le cancer ! Au secours !

M1

Très bien ! Parfait ! Vous, là, emportez tout ça en radiologie !

Inf 1

Pourquoi faire ?

M1

une scinti, des écho, la totale !

Inf 1

Impossible.

M1

Hein ?

Inf 1

Ils n’ont plus de feuille de circulation. Ils ne peuvent pas circuler sans feuille de circulation.

M1

Pourtant, eux (désignant les 2 patients morts que les brancardiers tâchent de faire tenir à deux sur un seul chariot) circulent bien sans ça ?

Inf 1

Les morts ont des privilèges spécifiques. C’est d’ailleurs un sujet que le syndicat compte aborder prochainement en CRUCQ.

M2

En… quoi ?

Inf 1

CRUCQ : commission desrelations avec les usagers et contrôle qualité.

M2

Quels privilèges ?

Inf 1

Conbien de temps un vivant poiraute aux Urgences avant qu’on s’occupe de lui ?

M2

Euh.

Inf

Jusqu’à DIX heures ! Combien de temps pour un mort ?

M2

L’éternité ?

Inf

CINQ minutes ! Et hop il part directement dans un service qui lui est spécialement réservé !

M1

Lequel ?

M2

Ben, la morgue !

Inf 1

Cinq, oui cinq minutes pour un mort et dix heures pour un vivant ! C’est pas une discrimination, ça ?

M1

On ne peut rien objecter. Je suis heureux que nous ayons un CUCQ (prononcé cu) aussi… actif.

(…)

Entre la commission ministérielle

Le président/laprésidente de la commission au rapporteur

Notez : la structure hospitalière a mis en place l’ensemble des affiches détaillant les droits du patient hospitalisé ; elle atteint donc l’objectif de rang 3 n°1145 du Plan d’Action National d’URgence Générale et Efficiente.

Apercevant Inf2, B1, B2 :

Ah ! Des personnels soignants ! Au rapporteur : Le directeur m’avait pourtant promis que tout contact direct serait évité. Ces gens-là n’ont pas toujours bien intégré les contraintes de gestion et font des remarques sans rapport avec l’atteinte des objectifs du Plan National.

Le rapporteur

Puisqu’ils sont là… autant les interroger un peu.

Le président

Vous, là !

B2

Moi ?

Le président

Quelle connaissance as-tu du PANURGE ?

B2

Exhaustive. J’en garde un exemplaire dans chaque pièce de la maison, surtout les chiottes, et j’en relis quelques pages chaque jour.

Le président

Ah ah ! Très bien ! Es-tu, magré ton rang hiérarchique manifestement modeste, en mesure de citer un objectif de rang 1 du PANURGE ?

Inf2

C’est quoi PANURGE ?

B1

Tais-toi.

Le rapporteur

Vous ne l’avez pas lu ?

Inf2

Vous êtes une sorte de… commission d’enquête ? B1 tente de l’entraîner hors de scène. Des bébés sont morts ! Vous devez faire quelque chose !

Le rapporteur

La commission n’a pas été saisie de ce sujet.

Le président

Si un sujet de préoccupation apparaît dans l’exercice de vos fonctions, il convient de remplir le formulaire prévu à cet effet, qui suivra ensuite la voie hiérarchique.

Le rapporteur

Par ailleurs, nos constats nous conduisent à porter une appréciation très favorable sur la structure hospitalière à laquelle vous appartenez… encore…

Inf2

Mais…

Le président

La commission, estime que, sous réserve d’ajustements marginaux du fonctionnement transverse,…

Le rapporteur

« Marginaux », ou plutôt « limités » ou « incrémentaux » ?

Le président

…la structure et les règles de fonctionnement et les objectifs de performance comme les indicateurs associés…

Le rapporteur

…respectent l’intégralité des normes internationales et européennes de bonne gouvernance hospitalière… Vous voyez.

Inf2

Les bébés… les bébés sont morts… les bébés sont morts. Empoisonnés.

Le président, le rapporteur et le reste de la commission se dirigent vers la sortie.

Le président

Vous avez noté son nom ?

Le rapporteur

Bien sûr. Celui des deux autres aussi. Je vous le dis, président/e, ce rejet des procédures régulières mine nos institutions. D’ailleurs je souhaitais proposer un renforcement de…

Ils sortent.

B2 à Inf2

Va-t-en. Et tais-toi à jamais.

Langue

Pendue

Te

Pendra.

Miens

Même absents ils sont là 

Leur odeur de sucre la douceur de leur violent amour 

Leur soif et leur haine de me ressembler 

C’est un chantier intérieur qui jamais ne se termine 

Il reste toujours un mur à remettre d’aplomb 

Contre le monde je me caparaçonne 

Restez mes enfants dans l’armure avec moi. 

Jour

Pour 

chaque peine,

Négligée,

Une joie.

D’un hiver à l’autre

De retour

Lassée de la laisse

Elle laissera la bête

Traverser.